La courte vie de Mabruc, l’enfant somalien

La courte vie de Mabruc, l’enfant somalien de l’explorateur Luigi Robecchi Bricchetti.
À Pavie, où il vécut de 1904 à 1910, on se souvient encore de Mabruc, le fils noir de l’explorateur excentrique Luigi Robecchi Bricchetti. L’un de ses costumes est toujours exposé dans le petit musée colonial dédié aux voyages de ce dernier en Libye et en Somalie.

À moins d’une demi-heure de train au sud de Milan, Pavie est une ville riche de connexions inattendues. On y trouve Antonio Maria Morone, l’un des meilleurs spécialistes de la Somalie, et l’une de ses plus grandes écrivaines, Kaha Mohamed Aden, fille du ministre qui créa en 1976 la première université du pays, à Mogadiscio.

Luigi Robecchi Brichetti, explorateur

Mais c’est aussi ici que naquit et mourut son plus grand explorateur, Luigi Robecchi Bricchetti, un personnage excentrique et inadapté comme la colonisation en a attiré par centaines, mais dont les choix furent à bien des égards en rupture complète avec son époque.

S’il est le fondateur, en 1926, d’un petit musée exotique qui nous renseigne au moins autant sur le regard des Européens du début du XXe siècle que sur les contrées traversées – on ne le visite plus que sur rendez-vous -, sa vie connaît une évolution surprenante. Rien n’en témoigne comme le rapport qu’il établit avec Mabruc, son fils adoptif.

Les deux noms de famille de l’explorateur racontent un drame originel qui donne un éclairage singulier sur son parcours. Luigi est le fruit des amours clandestines d’une couturière, Teresa Bricchetti, et d’un noble pavesan, Ercole Robecchi, lequel ne veut en aucun cas reconnaître cet enfant.

Mais nous sommes en 1855, le Milanais est encore sous domination autrichienne et la famille Robecchi est connue pour être favorable à l’unité italienne. Alors le tribunal saisit cette chance inespérée de ternir la réputation d’un opposant influent et donne raison à Teresa Bricchetti. Qu’à cela ne tienne, Luigi bénéficiera d’une éducation aristocratique, financée par son père, mais loin de Pavie, en Allemagne.

Une mission anti-esclavagiste en Somalie

Dans ses écrits, on ne trouve qu’une seule allusion pleine de douleur à cette jeunesse exilée. Rejeté par son père, Luigi apprend à la perfection le français et l’allemand, et devient un explorateur reconnu sur les terres convoitées par l’Italie, la Libye et la Somalie.

Lors de ses premiers voyages au Benadir, la côte autour de Mogadiscio, dans les années 1880-1890, il regarde avec un relativisme teinté d’indifférence la pratique encore courante de l’esclavage. Il chasse, se déplace armé dans des régions réputées peu sûres, apprend les langues locales avec une prodigieuse facilité. S’il n’a pas la brutalité d’un Stanley et témoigne d’un solide sens de l’humour, il ne se distingue pas vraiment des autres explorateurs.

En 1903, son avis sur l’esclavage a changé. La Société anti-esclavagiste italienne l’envoie dans une mission en Somalie, laquelle servira plus tard à donner une caution morale à la conquête militaire du pays. Pour l’instant, la côte n’est qu’« une colonie de papier » où vivent une poignée d’Italiens. Robecchi Bricchetti rachète la liberté de centaines d’esclaves. Parmi eux, on trouve quatre petits garçons, dont le plus jeune a quatre ans.

De Pavie en Calabre, une famille italienne

Mabruc, c’est son nom, va dès lors partager le destin de Luigi Robecchi Bricchetti, qui l’emmène avec lui à Rome. Là, il le fait baptiser à la basilique du Trastevere, lui écrit un discours pour la chambre des députés, l’adopte enfin en lui donnant comme nom de famille celui de son propre père. Dans les archives des musées municipaux de Pavie, on trouve quantité de photographies les associant, notamment autour de bicyclettes, l’une des passions de l’explorateur. Sur la plage, l’enfant est dans les bras de son père en costume de bain. Autour d’eux, les vacanciers se retournent pour observer ce qui leur semble un curieux équipage.

Une série d’images les montrent aux côtés d’une femme qu’on peut supposer être la compagne de Luigi Robecchi Bricchetti, même si aucune trace de son identité n’a été conservée. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’explorateur n’a pas eu d’autre enfant, et aucune épouse connue. C’est encore ensemble qu’on les voit à la pointe sud de la Calabre après le terrible tremblement de terre de Messine de 1908. Robecchi Bricchetti, qui est aussi ingénieur, y construit avec l’argent de la souscription des habitants de sa ville le « Quartier Pavia » à Bagnara. Sur les photos, on voit le petit garçon de 9 ans cavalcader parmi les ruines.

La même année, la grand offensive visant à mettre le territoire somalien en coupe réglée a lieu. Les arguments humanitaires le disputent à la langue de bois chez l’envoyé du grand journal milanais Corriere de la Sera, Giuliano Bonacci, qui tombe bientôt malade. Il est remplacé par un certain Arnaldo Cipolla, un fils à papa qui a sévi auparavant comme officier de la Force publique au Congo Léopold, et n’a pas du tout les préventions de son prédécesseur. Avec lui, les massacres sont décrits, revendiqués et validés par la nécessité absolue d’asseoir la puissance italienne sur la Corne de l’Afrique.

Une célébrité locale
C’est dans les colonnes d’un autre journal, socialiste celui-là, L’Avanti !, que Luigi Robecchi Bricchetti émet des protestations sur ce qu’il considère être une violence injustifiée. Il s’y révèle opposé à la colonisation, croyant encore à une politique d’échanges commerciaux basés sur le développement de quelques comptoirs. Ses propos passent inaperçus.

Deux ans plus tard, Mabruc a le regard triste. Ses traits amaigris et son costume de jeune fils de famille lui donnent des airs de petit héros mélancolique à la Dickens. Comme beaucoup d’Africains en Europe, il a contracté la tuberculose, qui l’emporte en juillet. Avec une rare cruauté, une rumeur reprise par la presse locale a annoncé sa mort en mai, démentie le lendemain. Le journal de la gauche radicale Il Risveglio condamne vigoureusement cette méprise.

Le jour de ses funérailles, écoles et hospices ferment leurs portes et une véritable foule suit le petit cercueil jusqu’au cimetière communal. La tombe a aujourd’hui disparu et nul n’a su dire si sa dépouille avait rejoint celle de son père, qui meurt en 1926, sans jamais être retourné en Afrique.

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